lundi 4 janvier 2010


La vie d'Eddy-baby s'était radicalement modifiée à onze ans, le lendemain de la bagarre avec Youra. Youra Obéïouk redoublait, il avait donc un an de plus que lui. Il avait les joues roses et rebondies d'un petit garçon de la ville sibérienne de Krasnoïarsk, où il était né, et un torse fort et solide. D'après Eddy-baby, il était complètement idiot. Mais, à onze ans, Eddy manquait encore d'expérience, et il ne comprenait pas qu'un idiot pouvait être fort comme un jeune taureau. Fort et dangereux.
Ils s'étaient engueulés. Eddy-baby avait dessiné une caricature inoffensive de Youra en train de dormir pendant le cours. Le robuste gamin avait effectivement toujours envie de dormir dans la salle de classe étouffante. Après qu'Eddy-baby et un autre artiste, Vitia Proutorov, eurent accroché le journal mural, Youra s'avança vers Eddy et lui dit qu'il allait lui démolir le portrait.
Eddy avait répondu: «Vas-y.» D'après la loi tacite de leur école, refuser eût été de la lâcheté et un déshonneur. Ils se mirent d'accord pour se battre dans la classe vide, pendant la grande récréation.
Le Sibérien Youra tabassa Eddy jusqu'à lui faire perdre connaissance, et il changea ainsi radicalement le cours de son existence, comme l'apparition de l'ange Gabriel avait transformé toute la vie de Mahomet et en avait fait un prophète, et comme la chute d'une pomme avait révélé Newton à lui-même.
Lorsque Eddy avait repris ses esprits, il était couché par terre dans la classe vide, entouré de quelques camarades à l'air effrayé, et un peu plus loin, sur un banc, était assis Youra Obéïouk.
«Alors, t'as eu ton compte? demanda Youra en voyant qu'Eddy avait ouvert les yeux.
— Oui», acquiesça Eddy. Il ne comprenait peut-être pas tout, mais il comprenait bien la réalité objective. Suivi de ses camarades compatissants, il se dirigea vers les toilettes où on nettoya à l'eau la craie et la poussière collées sur son pantalon et sur son blouson de velours noir. Ses camarades lui prêtèrent des pièces de monnaie pour mettre sur ses bleus — tout son visage était orné de bleus et d'écorchures — et l'incident fut clos.
Sur le chemin de la maison, ce jour-là, Eddy-baby avait analysé sa vie, l'avait examinée sous différents angles. Ses onze années tout entières. Il ne fut à peine distrait de ses pensées qu'une fois rentré, devant les premiers cris épouvantés de sa mère, et lorsqu'il fallut répondre à ses question: «Qui? Où? Quand?»
Il dit seulement qu'il s'était battu. Il ne dit pas qui l'avait rossé, considérant à juste titre que cela ne regardait que lui. Quant aux questions: «Où?» et «Quand?», elles n'avaient d'après lui aucun intérêt.
Ce jour-là, il n'avait pas touché à ses rois de France et à ses empereurs romains, il n'avait ouvert ni ses cahiers ni ses livres. Allongé sur le canapé, le nez contre son dossier moelleux, il réfléchissait. Il avait entendu son père rentrer, il s'était même levé docilement pour que celui-ci puisse examiner sa physionomie marquée de bleus et de bosses, mais presque tout de suite après, il s'était recouché dans la même position, le nez contre le mur. Lorsque ses parents commencèrent à l'exaspérer par leur bourdonnement derrière son dos, il tira de sous sa tête l'un des coussins du canapé et s'en couvrit l'oreille. C'était ce que faisait son père le dimanche, quand il s'allongeait pour faire la sieste après le déjeuner. Mais Eddy-baby ne dormait pas. Il réfléchissait toujours.
Il ne dormit pas de la nuit. Le lendemain matin, il fit sa toilette, s'habilla, puis, tel un automate, se rendit à la cuisine où il avala son habituelle omelette avec un morceau de saucisson, prit la vieille sacoche de son père qui lui servait de cartable et sortit. Mais il était déjà un autre homme. Tout à fait un autre homme.
Eddy-baby se souvient jusqu'à maintenant dans ses moindres détails de cette matinée, du soleil printanier éclatant et de la façon dont il était passé par le sentier derrière chez lui, son itinéraire habituel pour sortir sur la Première Rue Transversale qui devait le mener jusqu'à l'école. Ce jour-là, il s'était arrêté peu après sa maison, sous les fenêtres de Vladik et Lionia Chépelski, avait posé sa sacoche par terre, retiré sa cravate de pionnier et l'avait fourrée dans sa poche. Ce geste n'avait rien à voir avec un reniement de l'organisation des pionniers. Il symbolisait plutôt pour Eddy-baby le début d'une vie nouvelle. Il avait décidé d'abandonner ses livres, d'entrer dans le monde réel et d'y devenir le plus fort et le plus courageux.
Il avait décidé de devenir un autre homme, et il l'était devenu le jour même. Généralement taciturne et tourné vers ses propres pensées, Eddy n'avait pas arrêté ce jour-là de lancer des bons mots et des plaisanteries insolentes à l'adresse des professeurs: la prof de français, bouleversée, l'avait même renvoyé de la classe, et il avait passé le reste du cours dans le couloir, en compagnie de Prikhodko, un redoublant costaud, à attraper des mouches et à se chauffer au premier soleil printanier, assis sur le rebord de la fenêtre. C'est aussi alors, avec ce Prikhodko, qu'il avait perpétré la première agression sexuelle de sa vie: ils avaient fait irruption dans les cabinets des filles, au troisième étage, où plusieurs élèves de cinquième A s'étaient planquées pour ne pas aller au cours de gym, et les avaient «pelotées». Eddy avait déjà vu faire d'autres élèves, mais il n'avait jamais eu envie de les imiter.
Là, il avait suivi l'exemple de Prikhodko, avait assailli de dos sa victime, une fillette grassouillette appelée Nastia et dont il ignorait le nom de famille, et l'avait attrapée par ce qui devait approximativement être «ses seins». La fille s'était débattue, mais elle n'osait pas crier: on l'aurait entendue dans les classes, et celles qui séchaient les cours risquaient une punition. Elle s'était contentée de le griffer et de pousser de petits cris. Irrité par sa résistance et suivant toujours l'exemple de Prikhodko qui avait coincé à ce moment-là contre le lavabo Olia Olianitch, qui avait quatorze ans et une poitrine déjà plantureuse, et fourrait ses mains sous sa jupe, le novice Eddy-baby avait également fourré ses deux mains sous la jupe d'uniforme de Nastia et l'avait saisie là où se trouvait le «con» des filles. Il connaissait ce mot depuis la classe de seconde, et il savait où ça se trouvait.
En seconde, ses camarades Tolia Zakharov et Kolia au surnom peu glorieux de «le Pisseux» (on disait qu'il faisait encore pipi au lit) avaient tenté de violer Lara Gavrilova. C'était pendant la récréation principale, sur un tas de manteaux — en ce temps-là, on entassait les vêtements sur les bancs de derrière. Maintenant qu'il a quinze ans, Eddy-baby ne comprend pas comment des mômes de huit ans avaient pu «tenter de violer» une petite fille du même âge. Avec quoi? se demande-t-il en rigolant. Quel peut être le zob d'un gamin de huit ans, même si c'est un voyou comme Tolia Zakharov ou Kolia le Pisseux? Tous les deux avaient été renvoyés de l'école, mais, quinze jours plus tard, on les avait repris.
Eddy-baby avait saisi le «con» de Nastia. Il était tout chaud. Eddy l'avait pressé, et Nastia s'était mise à hurler. Il eut l'impression que c'était non seulement chaud, mais aussi humide. Elle vient sans doute de pisser, se dit-il.
Bien qu'étouffés, les cris des filles avaient attiré la femme de ménage Vassilievna, l'épouse du portier. Elle se mit à taper sur les garçons à grands coups de serpillière mouillée, en les traitant de chiens et disant que leur place était en prison. «Sauve qui peut!» s'écria Prikhodko. Lâchant les filles et se protégeant avec leurs mains contre la serpillière de Vassilievna, ils s'échappèrent dans le couloir et s'enfuirent.


Edouard Limonov, 1982 
(extrait piqué sans permission) Autoportrait d'un bandit dans son adolescence 

2 commentaires:

Tanya a dit...

C'est beau.

Pat Caza a dit...

course it is
Its EDDY !!!