samedi 22 octobre 2011

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Ainsi est-il avant tout anti-littérature, car toute littérature procède du verbe et non de l'image. Bannissant la réflexion, l'analyse, le commentaire qui s'exprimaient par le discours, il réduit la parole à des dialogues brefs et incisifs, et retient surtout le mouvement ou le geste.
Hammett ne sollicite pas l'intelligence du lecteur, mais ses nerfs ou ses tripes, il néglige la perception au profit de la sensation. Que deviennent les personnages et les structures de l'histoire policière dans ce roman du regard et de la sensation ?
Les personnages ne se définissent plus par une psychologie, des connaissances, un caractère dont l'auteur ne dit rien, mais par ce qui tombe sous le regard : particularités physiques, signalées dès la première apparition.
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Le mouvement, intense ou anodin, aide encore à définir les personnages. Déplacements constants : ils prennent des taxis, s'arrêtent pour acheter un journal, repartent, changent sans cesse d'hôtel ou d'adresse, se rendent visite, se poursuivent, se tuent, se battent, allument des cigarettes, écrasent des mégots dans une soucoupe, se tapotent le visage, se tordent la lèvre inférieure.
Une bagarre à mains nues est décrite de façon analytique : on suit l'évolution de chaque poing et le progrès des méfaits qu'il commet. Dans une bataille à balles, on localise l'emplacement de chaque bouche à feu, sa puissance, son calibre, sa marque de fabrique. Lorsqu'un personnage quitte à jamais la scène, on n'est pas, selon le cliché, "criblé de balles". On en précise le nombre et souvent l'impact. 
Prolifération de l'action peu favorable au discours. On prononce juste le nombre de mots suffisants tout en regardant ailleurs, comme pour s'excuser de prendre la parole.
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Dashiel Hammett
Le Salaire du Crime 
in Postface de Francis Lacassin

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